La Belle Âme en Habit du Dimanche. Sur la Visite Pontificale

 

Qui applaudit le pape ?

Léon XIV est en France du 25 au 28 septembre 2026 : Paris, Saint-Denis, Lourdes, Metz. Les foules seront immenses, les drapeaux jaune et blanc flotteront sur la Concorde, et l'on parlera de renouveau. Il faudra pourtant se demander ce que l'on applaudit, et surtout qui applaudit.

Le nom du pape n'est pas un ornement. Deux jours après son élection, en mai 2025, Robert Francis Prevost expliquait aux cardinaux qu'il avait choisi le nom de Léon en mémoire de Léon XIII et de Rerum novarum, l'encyclique de 1891 qui affrontait la question ouvrière née de la première révolution industrielle. La révolution de l'intelligence artificielle appelait selon lui une nouvelle défense de la dignité humaine, de la justice et du travail. Un pape qui se choisit un nom de doctrine sociale annonce la couleur.

Le programme du voyage parle aussi. Samedi matin, avant la messe en plein air sur les Champs-Élysées, Léon XIV se rend à la Maison Bakhita, un centre d'accompagnement et d'intégration pour personnes exilées du XVIIIe arrondissement, sans foule ni public. L'après-midi, sur la plus prestigieuse avenue de Paris, la foule endimanchée l'acclamera. Entre le XVIIIe et la Concorde tient tout le sujet de ce texte.

Dès le premier discours, prononcé ce vendredi à l'Élysée, le tri a commencé. Les titres ont retenu la charge contre la gestation pour autrui et contre la mort provoquée en fin de vie. Ils ont beaucoup moins retenu la phrase par laquelle le pape saluait, dès ses premiers mots, un peuple où « la diversité des origines contribue à vivifier la vie démocratique ». Ni son éloge d'une société libre qui protège la pluralité des consciences au lieu d'imposer l'uniformité.

On prend dans le pape ce qui conforte, on laisse ce qui dérange. Cette opération, que chacun croit innocente, porte un nom en philosophie. Hegel l'a décrite il y a plus de deux siècles : c'est la belle âme.

Ce que dit vraiment Léon XIV

Le message social de Léon XIV n'est ni flou ni tiède. Sa première exhortation apostolique, Dilexi te, publiée en octobre 2025 et héritée d'un projet du pape François, s'ouvre sur le Magnificat : les puissants renversés de leurs trônes, les riches renvoyés les mains vides. Le ton est donné dès la première page.

Le pape y écrit que les pauvres ne sont pas là par hasard et que la pauvreté n'est pas, pour la plupart d'entre eux, un choix. Ceux qui soutiennent le contraire font preuve, dit-il, « d'aveuglement et de cruauté ». Il récuse la fausse méritocratie qui ne reconnaît de mérite qu'à ceux qui ont réussi, décrit des élites fortunées enfermées dans une bulle, presque dans un autre monde que les gens ordinaires, et dénonce une culture du rejet qui s'ignore elle-même. Il reconnaît enfin que les chrétiens se laissent eux aussi contaminer par des idéologies mondaines et par des orientations politiques et économiques qui produisent des généralisations injustes.

Léon XIV reprend à son compte la formule de François sur l'économie qui tue. Il refuse qu'on attende des forces invisibles du marché la solution de la misère, car la dignité humaine doit être respectée maintenant, et non demain. Il désigne des structures de péché enracinées dans une mentalité dominante qui fait passer l'égoïsme et l'indifférence pour la simple raison. Il affirme que dans chaque migrant rejeté, c'est le Christ qui frappe à la porte, et que l'Église bâtit des ponts là où d'autres dressent des murs. Il ajoute, et cela devrait inquiéter les docteurs de salon, qu'une rigueur doctrinale privée de miséricorde se réduit à des mots creux.

Le 15 mai 2026, cent trente-cinq ans jour pour jour après Rerum novarum, il a signé sa première encyclique, Magnifica humanitas, consacrée à l'intelligence artificielle. On y trouve une critique des monopoles technologiques, une défense de la dignité du travail et l'exigence que la technique serve l'humanité entière plutôt que la puissance de quelques-uns, sous un contrôle public qui ne fasse pas du profit l'unique critère.

Ce pape n'est pas pour autant un progressiste au sens où l'entendent nos éditorialistes. Il défend la vie de la conception à la mort naturelle, et il l'a redit à l'Élysée. Mais il refuse qu'on découpe cette défense en morceaux : fin septembre 2025, à Castel Gandolfo, il doutait publiquement qu'on puisse se dire pro-vie en combattant l'avortement tout en approuvant le traitement inhumain des immigrés aux États-Unis. Le cardinal Bernardin, archevêque de Chicago, ville natale de Léon XIV, parlait dans les années 1980 de la « tunique sans couture » de l'éthique de la vie. Les soldats du Golgotha eux-mêmes n'ont pas osé déchirer la tunique du Christ.

Rien de tout cela n'est neuf. Ambroise de Milan enseignait qu'en donnant au pauvre, on ne lui offre pas son bien : on lui restitue le sien. Jean Chrysostome refusait qu'on honore le Christ à l'autel en le laissant mourir de froid à la porte. Léon XIV ne fait que rendre à l'Église sa mémoire.

Portrait d'un fidèle au-dessus de tout soupçon

Une précaution d'abord. Il existe un autre catholicisme français : celui des bénévoles du Secours catholique et des conférences Saint-Vincent-de-Paul, des aumôniers de prison, des religieuses des cités, des familles qui hébergent des exilés sans le dire à personne. Ce texte ne parle pas d'eux. Il parle d'un type, au sens où la littérature et la sociologie parlent de types : le bourgeois catholique, qui donne aujourd'hui au catholicisme français une large part de son visage public, dans ses paroisses de centre-ville, ses écoles, ses médias et ses réseaux.

Sa vie privée est irréprochable. Messe dominicale, famille nombreuse, scoutisme, pèlerinage de Chartres, chapelet, dîner de gala au profit d'une œuvre, chèque à une fondation ouvrant droit à une réduction d'impôt de 66 %. Il est fidèle à son épouse, dévoué à ses enfants, courtois avec sa gardienne. Il ne ment pas, ne vole pas, ne blasphème pas. Il se confesse.

Sa vie publique obéit à une autre loi. Cadre dirigeant, entrepreneur ou gestionnaire de patrimoine, il applique sans état d'âme la loi du marché : restructurations, délocalisations, optimisation fiscale, pression sur les salaires, sous-traitance de la précarité. Dans l'isoloir, il soutient l'allègement de la fiscalité du capital et le durcissement de l'accès aux prestations sociales. Dans les dîners, son vocabulaire trahit le fond de sa pensée : les « assistés », la « fraude sociale », « ceux qui ne veulent pas travailler », « la France qui se lève tôt ». La réussite y vaut preuve de vertu, l'échec preuve de vice. C'est le darwinisme social en habit du dimanche.

Ironie de l'histoire : ce catholique qui regarde le protestantisme de haut a adopté sans le savoir la théodicée puritaine décrite par Max Weber, celle où la prospérité signale l'élection. L'Évangile dit exactement le contraire. Dilexi te rappelle que Jésus s'est opposé à la croyance qui liait la pauvreté et la maladie à un péché personnel, et qu'il l'a renversée dans la parabole du riche et de Lazare.

À ce premier visage s'en ajoute un second, qui souvent se superpose au premier : le catholicisme d'identité. Clovis, les clochers, les « racines chrétiennes » brandies contre l'islam et contre l'étranger. Les chiffres disent quelque chose de cette pente. Aux élections européennes de 2024, selon l'Ifop pour La Croix, 37 % des électeurs se déclarant catholiques ont voté pour la liste du Rassemblement national. La proportion tombait à 18 % chez les pratiquants réguliers, mais montait à 40 % chez les occasionnels et les non-pratiquants. Plus on s'éloigne de l'autel, plus la croix devient un drapeau.

Ce catholicisme sans le Christ a une généalogie française précise. Charles Maurras, agnostique, admirait l'Église comme une institution d'ordre qui avait su discipliner ce qu'il tenait pour le ferment subversif de l'Évangile. Maurice Blondel, sous le pseudonyme de Testis, dénonçait dès 1909-1910 ce catholicisme réduit à une autorité extérieure et à une force de conservation sociale, qu'il nommait « monophorisme ». Pie XI condamna l'Action française en 1926. La leçon n'a pas été retenue.

Simone Weil est aujourd'hui enrôlée par les défenseurs de l'enracinement, qui oublient que pour elle l'argent déracine partout où il pénètre, et qu'elle fut l'une des voix les plus lucides contre la colonisation française. On cite L'Enracinement en taisant La Condition ouvrière.

Les deux visages se rejoignent en un point. L'Évangile est réservé à la vie privée ; la nation et le marché gouvernent la vie publique. L'identité chrétienne défendue contre l'étranger tient lieu de charité chrétienne pratiquée envers le pauvre. On protège la civilisation chrétienne pour n'avoir pas à la vivre.

La belle âme, ou la pureté qui se garde de l'acte

La belle âme apparaît dans la Phénoménologie de l'esprit, en 1807, au terme du chapitre consacré à l'esprit, dans la section que Hegel intitule « La conscience morale, la belle âme, le mal et son pardon ». Hegel y règle ses comptes avec le culte romantique de l'intériorité. L'expression venait de Goethe, qui avait inséré des « Confessions d'une belle âme » dans Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, et l'on a souvent reconnu Novalis, mort jeune et consumé, dans le portrait hégélien.

Le point de départ est la conscience morale, ce que Hegel nomme Gewissen. Elle ne se règle plus sur une loi extérieure : elle se sait immédiatement dans le vrai, et sa conviction lui tient lieu de loi. Hegel lui prête la majesté d'une autarcie absolue, le pouvoir de lier et de délier, et la décrit comme un génie moral qui prend la voix intérieure de son savoir immédiat pour la voix de Dieu. On aura reconnu la formule évangélique des clés confiées à Pierre. La belle âme n'a pas besoin du pape : elle s'est faite pape d'elle-même.

Or la conviction est formelle. N'importe quel contenu peut s'y loger, pourvu qu'on le tienne sincèrement pour son devoir. Le licenciement devient responsabilité, l'optimisation fiscale devient prudence, la fermeture des frontières devient charité bien ordonnée. La conscience ne ment pas : elle croit. C'est précisément le problème.

Hegel décrit ensuite la communauté que forment ces consciences. Elles s'assurent mutuellement de leur scrupule et de la pureté de leurs intentions, se réjouissent ensemble de l'excellence de leur savoir et de leur parole, et leur culte se réduit à la célébration de leur propre intériorité. Que l'on pense au dîner en ville, au réseau d'anciens élèves, au parvis après la messe : on y échange moins des idées que des certificats de bonne conscience.

Vient alors la belle âme proprement dite. Craignant de souiller la splendeur de son intérieur par l'action et par l'existence, elle fuit le contact de l'effectivité. Il lui manque, dit Hegel, la force de l'extériorisation, la force de se faire chose et de supporter l'être. Elle s'affine jusqu'à l'abstraction, se consume dans la nostalgie et s'évanouit comme une vapeur sans forme.

On objectera que notre bourgeois agit, et beaucoup. C'est là que la figure devient éclairante. Il agit, mais il ne se reconnaît pas dans ce qu'il fait. Ses actes publics appartiennent, à ses yeux, au marché, à la conjoncture, à la « réalité » ; son moi véritable demeure dans l'intérieur, dans ses sentiments, sa prière, sa famille. Il ne refuse pas l'action : il refuse d'en répondre. Sa pureté tient à une frontière soigneusement gardée entre le privé, où il est un sujet moral, et le public, où il n'est qu'un agent soumis à la nécessité. L'extériorisation qu'il refuse n'est pas le geste, c'est l'aveu que le geste est le sien.

Hegel a fermé cette issue. « Le véritable être de l'homme est son acte », écrit-il dans la Phénoménologie. Et dans les Principes de la philosophie du droit : ce qu'est le sujet, c'est la série de ses actions. L'intention qui ne passe pas dans l'effectivité n'est qu'une opinion sur soi. Ailleurs dans la Phénoménologie, à propos de la vertu qui prétend combattre le cours du monde à coups de grands mots, Hegel trouve une formule qui convient à tant d'homélies et de tribunes : des paroles qui élèvent le cœur et laissent la raison vide, qui édifient sans rien bâtir.

Les deux visages d'une même conscience

Hegel ne s'arrête pas à la belle âme qui s'évapore. Il met en scène deux consciences face à face. La première agit selon sa conviction. Mais son action, qui porte toujours la marque d'un intérêt particulier, apparaît au regard de l'universel comme le mal ; et parce qu'elle déclare cette action conforme au devoir, elle apparaît aussi comme hypocrisie. Non pas le mensonge conscient du tartuffe, mais la prétention de faire passer le particulier pour l'universel.

La seconde conscience n'agit pas : elle juge. Elle s'en tient à l'universel et condamne celle qui agit. Mais Hegel la démasque à son tour. Son jugement est son seul acte, et elle voudrait qu'on le prenne pour une action ; elle fait passer son abstention pour l'excellence de son âme. Surtout, elle explique toujours l'action d'autrui par des mobiles bas : la vanité, l'ambition, l'appétit. C'est ici que Hegel reprend le proverbe selon lequel il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, en y ajoutant sa pointe : non que le héros ne soit pas un héros, mais parce que le valet de chambre est un valet de chambre. Le valet voit son maître manger, boire, s'habiller ; il ne voit jamais son œuvre. La conscience qui juge est le valet de chambre de la moralité.

Le bourgeois catholique joue les deux rôles, en alternance, sans jamais se rencontrer lui-même. En semaine, il est la conscience agissante : il poursuit l'intérêt de son entreprise, de son patrimoine, de sa classe, et le déclare conforme au bien commun. Il « crée de la richesse », il « prend ses responsabilités », il « fait preuve de réalisme ». L'hypocrisie, au sens hégélien, est dans cette traduction immédiate du particulier en universel.

Le dimanche et dans les dîners, il devient la conscience qui juge. Et son regard sur le pauvre est exactement celui du valet de chambre. Du chômeur, il ne voit que le canapé ; de l'allocataire, le téléviseur ; du migrant, le téléphone ; du jeune de banlieue, l'émeute. Jamais l'effort, jamais la dignité, jamais l'œuvre. Dilexi te évoque pourtant ces hommes et ces femmes qui travaillent du matin au soir, à ramasser des cartons ou à des tâches semblables, en sachant que cela leur permettra tout juste de survivre. Le valet ne les voit pas : il est occupé à compter leurs vices.

D'où une asymétrie qui résume tout le mépris de classe. Pour lui-même, le bourgeois réclame d'être jugé sur ses intentions ; pour le pauvre, il ne retient que les actes, et dans leur interprétation la plus basse. Il se juge sur son cœur ; il juge le pauvre sur son dossier.

Le même regard se tourne, le moment venu, vers le pape lui-même. Quand Léon XIV parle de bioéthique, il est le vicaire du Christ ; quand il parle des migrants ou de l'économie, on lui découvre soudain une idéologie, une naïveté, une origine étrangère à nos réalités. On l'a vu avec François, traité d'utopiste dès qu'il évoquait l'accueil. Le valet de chambre ne fait pas d'exception pour le successeur de Pierre.

Sincère, et pourtant aveugle

Le point décisif est celui-ci : le bourgeois catholique est sincère. Il n'est pas Tartuffe. Il croit réellement être juste et bon, et c'est ce qui rend la figure à la fois si intéressante et si redoutable. Hegel distingue la certitude de la vérité. Toute la Phénoménologie raconte le chemin par lequel la certitude que la conscience a d'elle-même doit être mise à l'épreuve et devenir vérité. La sincérité est une certitude ; elle n'est pas encore une vérité.

L'Évangile a donné le portrait définitif de cette sincérité. Le pharisien de la parabole prie debout : « Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes ». Il ne ment pas. Il jeûne vraiment deux fois par semaine, il verse vraiment la dîme. Sa prière est la prière même de la belle âme, et c'est le publicain, resté au fond du Temple, qui repart justifié.

Pascal raillait déjà, dans la septième Provinciale, la méthode des casuistes pour diriger l'intention : il suffit de détourner son intention du mal que l'on fait vers une fin honorable pour que l'acte devienne innocent. Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit, démonte les dernières ruses de la subjectivité qui se prend pour l'absolu : la bonne intention, la conviction, l'ironie. Notre bourgeois est l'héritier des casuistes qu'il n'a jamais lus. Il ne licencie pas, il « sauve l'entreprise » ; il ne rejette pas l'étranger, il « protège les siens ».

Son aveuglement a aussi une forme logique. Hegel appelle dogmatisme la pensée d'entendement qui s'en tient aux déterminations séparées, au « ou bien, ou bien ». Le bourgeois catholique pense ainsi : la charité relève du privé, la justice du marché ; la foi de l'âme, l'économie des lois naturelles ; la bioéthique de la morale, la question sociale de l'opinion. La raison, chez Hegel, commence là où l'on saisit l'unité de ce que l'entendement tient séparé. Le pape, lui, ne découpe pas.

Ce dogmatisme lit la doctrine sociale de l'Église par morceaux. Il invoque la subsidiarité contre l'État et la redistribution, en oubliant qu'elle ne va jamais sans la solidarité. Il défend la propriété privée, en oubliant qu'elle est subordonnée à la destination universelle des biens, que Gaudium et spes rappelle avec force. Il cite Rerum novarum contre le socialisme, en oubliant que Léon XIII y exigeait un salaire suffisant pour faire vivre l'ouvrier et y défendait les associations ouvrières. Léon XIV va jusqu'à citer, dans Dilexi te, un document romain des années 1980 qui reprochait déjà aux défenseurs de l'orthodoxie leur passivité, voire leur complicité, face à l'injustice.

Reste l'inconscience. On ne voit pas le pauvre qu'on ne rencontre jamais. Séparation résidentielle, écoles privées, réseaux, chaînes d'information : tout concourt à cette bulle que Dilexi te décrit, où l'on vit presque dans un autre monde que les gens ordinaires. L'aveuglement n'est pas un défaut d'intelligence ; il est produit par un milieu. La belle âme est aussi un fait social.

La sincérité n'excuse donc rien ; elle aggrave. Celui qui sait qu'il ment peut encore se convertir. Celui qui se croit juste a fermé la porte de l'intérieur. Jésus l'a dit aux pharisiens après la guérison de l'aveugle-né : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : "Nous voyons !", votre péché demeure. »

Quelle est ta part dans le désordre dont tu te plains ?

Hegel décrit la structure ; la psychanalyse en montre le ressort. Freud avait prévenu que le moi n'est pas maître dans sa propre maison. Lacan, lecteur de Hegel, fait du moi le lieu même de la méconnaissance : il se constitue dans une image flatteuse de lui-même et tient à cette image plus qu'à la vérité.

Lacan a très tôt repris la figure hégélienne. Il y voyait la structure d'une conscience qui ne reconnaît pas, dans le désordre du monde qu'elle dénonce, la manifestation de son propre être. Et il a montré comment Freud, face à Dora, avait opéré le renversement décisif. Dora se plaignait d'être l'objet d'un trafic entre son père et M. K. Freud ne conteste pas les faits ; il lui retourne la question : quelle est ta propre part dans le désordre dont tu te plains ?

Posons la question au bourgeois catholique. Il se plaint du désordre : l'insécurité, l'immigration, la déchristianisation, la perte des repères. Quelle est sa part ? L'ordre économique qu'il défend et dont il profite défait les solidarités, désindustrialise les provinces, précarise le travail, livre les existences au marché. Il vote pour ce qui déracine et pleure l'enracinement perdu. Bossuet raillait déjà ceux qui prient Dieu d'écarter les malheurs publics tout en approuvant ce qui les attire.

Ce qu'il refuse de reconnaître de son propre acte lui revient alors du dehors, sous la figure de l'autre qu'il redoute. Le pauvre et l'étranger deviennent le symptôme de sa belle âme : ils portent la vérité qu'il refoule. D'où le fantasme, si répandu, d'une jouissance volée : l'assisté qui jouirait sans travailler, le migrant qui profiterait sans mériter. Lacan annonçait dès 1973 la montée d'un racisme qui vise chez l'autre sa manière de jouir. Nous y sommes. Et le reproche de jouir sans travailler serait comique s'il ne venait parfois de ceux dont la fortune doit d'abord à l'héritage.

La cure analytique consiste à passer de la plainte à la responsabilité. « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables », écrivait Lacan. Le christianisme donne à ce passage un autre nom : la conversion.

Le cœur dur et le pardon

Hegel ne laisse pas ses deux consciences face à face pour l'éternité. La conscience agissante finit par se reconnaître dans celle qui la juge, et elle avoue : c'est moi. Elle attend en retour que l'autre reconnaisse à son tour sa propre particularité. Mais la conscience qui juge peut refuser. Elle garde pour elle sa pureté et repousse toute communauté avec le coupable : c'est le cœur dur. Hegel dit que ce cœur, s'il s'obstine, verse dans le dérangement et se consume lui-même.

L'issue ne vient que lorsque le cœur dur se brise. Alors naît le pardon, ce « oui » de la réconciliation dans lequel Hegel voit Dieu apparaître au milieu de ceux qui se reconnaissent mutuellement. Et il ajoute une phrase qui n'est pas indigne d'un Te Deum : les blessures de l'esprit guérissent sans laisser de cicatrices. Le prophète Ézéchiel ne disait pas autre chose : « J'ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. »

Quel serait l'aveu du bourgeois catholique ? Dire « c'est moi » devant l'ordre social. Reconnaître que le marché n'est pas une force naturelle, mais la somme de nos décisions, de nos votes, de nos placements et de nos silences. La pauvreté française n'est pas un phénomène météorologique.

Hegel l'a formulé avec une clarté qui devrait suffire à ruiner tout darwinisme social. Contre la nature, dit-il, nul ne peut faire valoir un droit ; mais dans la société, le dénuement prend aussitôt la forme d'une injustice faite à une classe par une autre. Transposer la lutte pour la vie dans la vie sociale, c'est prendre la seconde nature, le monde éthique que les hommes se sont donné, pour la première. C'est confondre la jungle et la cité.

Hegel observait aussi que la société civile, malgré son excès de richesse, n'est pas assez riche pour empêcher l'excès de pauvreté et la formation d'une populace privée du sentiment d'honneur que donne le fait de vivre de son propre travail. Il n'en concluait pas qu'il fallait laisser faire. Il en concluait que l'État et les corps intermédiaires doivent porter l'unité éthique que le marché, à lui seul, est incapable de produire, et il refusait de réduire l'État à un gardien de la propriété et des intérêts particuliers. Le vieil hégélianisme et la doctrine sociale de l'Église se rejoignent ici : le bien commun n'est pas la somme des intérêts privés.

L'aveu n'est pas une autoflagellation. Il est la condition de la réconciliation. La visite de Léon XIV pourrait en être l'occasion, à condition de ne pas s'y rendre pour applaudir, mais pour se laisser déranger. À l'Élysée, le pape a rappelé que le respect de la vie commence par une conversion de l'intelligence et du cœur. Le cœur de chair, précisément.

Un pape n'est pas un miroir

Samedi matin, Léon XIV entrera dans une maison qui porte le nom de Joséphine Bakhita : née au Darfour, enlevée enfant, vendue plusieurs fois comme esclave, affranchie en Italie, devenue religieuse, canonisée en 2000. Benoît XVI a placé son histoire au seuil de Spe salvi. Il y a quelque chose de juste à ce que le pape commence sa journée parisienne chez les exilés, sans foule, avant les acclamations de la Concorde.

La tentation de la belle âme sera d'applaudir le pape comme on s'applaudit soi-même : de voir en lui le garant de ses valeurs, le défenseur de ses racines, le miroir de sa bonne conscience. Mais un pape n'est pas un miroir. Le Christ a demandé à Pierre d'affermir ses frères, non de les rassurer.

Le vrai hommage qu'on puisse rendre à Léon XIV n'est pas l'acclamation, c'est l'écoute. Écouter aussi ce qui dérange : les pauvres qui ne sont pas là par hasard, le migrant en qui le Christ frappe à la porte, la méritocratie qui n'est qu'une fausse vision, l'économie qui tue. Écouter jusqu'au point où l'on se découvre soi-même visé. Ce jour-là, la belle âme cesse d'être belle et commence à être juste.

Ce soir, à Notre-Dame, aux vêpres que préside le pape, on chantera le Magnificat, comme chaque soir dans toute l'Église. « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Puissent ceux qui le chantent l'entendre.

François-Yassine Mansour

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