Ceuta, la Plèbe et la Fureur migratoire comme Acte de Sécession

 

Ceuta, ou ce que Hegel appelait la plèbe

Il y a, dans les images des 30 et 31 juillet 2026, un détail que les commentateurs n'ont pas su traiter. Des dizaines de milliers de personnes contournent à la nage les digues d'El Tarajal et de Benzú, avec des palmes, des bouées de piscine, des chambres à air. Certaines, en prenant pied sur les rochers espagnols, crient « Viva España ». Et le lendemain, plus de la moitié rentre au Maroc de son plein gré.

Ce dernier fait devrait arrêter tout le monde. Si ces gens fuyaient la faim, ils ne seraient pas revenus le surlendemain. S'ils venaient chercher un salaire européen, ils n'auraient pas franchi la frontière sur la foi d'une rumeur Instagram annonçant que la porte s'ouvrait. Il s'est passé à Ceuta autre chose qu'une migration. Il s'est passé une sécession.

Ce qui s'est produit

Les chiffres sont considérables. Environ soixante mille personnes, certaines sources avançant soixante-dix mille, sont entrées irrégulièrement à Ceuta en quarante-huit heures. La ville fait vingt kilomètres carrés et compte quatre-vingt-cinq mille habitants : l'équivalent des trois quarts de sa population est arrivé en deux jours.

Le déclencheur est documenté et il est dérisoire. Des publications virales sur Instagram, relayées par des vidéos TikTok indiquant par où nager et par des comptes Facebook suivant les patrouilles des garde-côtes, ont fait croire que la frontière s'ouvrait. Un arrêt du Tribunal suprême espagnol rendu le 8 juillet, qui restreint les refoulements immédiats des arrivants par la mer, a nourri l'interprétation. Pedro Sánchez a parlé d'une « attaque » et d'une « violation de l'intégrité territoriale ». Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a demandé l'état d'urgence et l'armée.

Il y a eu des morts. Trente-quatre selon le premier décompte annoncé par Vivas, au moins quatre-vingts selon des bilans ultérieurs, avec des disparus dont le nombre reste inconnu. Ce sont des noyades de jeunes gens à quelques centaines de mètres du rivage.

Pourquoi les explications ordinaires ne suffisent pas

On a proposé trois lectures. La misère, qui n'explique pas les retours volontaires. Les réseaux de passeurs, dont la presse a montré qu'ils n'étaient pas à l'origine de l'épisode, lequel procède de rumeurs en ligne. La guerre hybride, c'est-à-dire l'hypothèse d'un flux orchestré par Rabat pour peser sur Madrid, qui est possible et qui reste, à ce jour, une hypothèse : les éléments disponibles désignent plutôt une contagion spontanée que des instructions.

Ces trois lectures ont un trait commun. Elles cherchent une cause extérieure aux gens qui ont nagé. Or ces gens ont agi, et c'est leur acte qu'il faut comprendre.

La plèbe n'est pas le pauvre

Hegel a décrit cette situation il y a deux siècles, dans les paragraphes 241 à 245 des Principes de la philosophie du droit, et personne depuis n'a fait mieux.

Sa thèse est que la société civile produit simultanément une accumulation de richesse et une paupérisation, et qu'à partir d'un certain seuil ce mouvement engendre ce qu'il nomme la plèbe, le Pöbel. Le point décisif est que la plèbe n'est pas définie par la pauvreté. On peut être très pauvre sans être plèbe. Ce qui fait la plèbe, c'est la conjonction de la misère et d'une disposition d'esprit, ce que Hegel appelle une Gesinnung : le sentiment d'avoir perdu ce qu'il nomme l'honneur d'exister par sa propre activité.

Tant qu'un homme vit de son travail, si modeste soit-il, il tient une place dans le tissu de la reconnaissance : il donne quelque chose, on lui doit quelque chose, il est quelqu'un pour les autres. Lorsqu'il descend sous le seuil où son travail le fait vivre, il ne perd pas seulement des revenus. Il perd la condition objective de sa liberté, et avec elle le sentiment du droit. Il ne se sent plus tenu par une communauté qui ne le tient plus.

De là naît ce que Hegel nomme l'indignation, l'Empörung. Non pas une revendication, qui supposerait qu'on reconnaisse encore l'ordre auquel on s'adresse, mais un désaveu. La plèbe ne demande pas justice à la société civile : elle ne la reconnaît plus.

Hegel ajoute une remarque que je voudrais qu'on médite dans les administrations. L'aide n'y peut rien. Ni la charité privée ni l'assistance publique ne résolvent le problème, parce qu'elles traitent une conséquence quantitative en laissant intacte sa cause, et parce qu'elles blessent précisément ce qui a été perdu, l'indépendance et l'honneur. On ne rend pas à un homme le sentiment d'exister par lui-même en lui versant une allocation.

Fnideq, cas d'école

Le plus troublant est que la ville d'où l'on est parti ressemble à une illustration de manuel.

Fnideq vivait du portage. Des milliers de personnes, dont environ trois mille cinq cents porteuses de marchandises, ces femmes-mulets dont un rapport parlementaire marocain qualifiait en 2019 la situation de désastreuse, franchissaient chaque jour le poste de Bab Sebta avec des ballots sur le dos. C'était une économie humiliante, dangereuse, mais c'était une économie : elle nourrissait des familles et elle donnait un travail.

En octobre 2019, Rabat a fermé Bab Sebta et Bab Melilia à ce trafic. En mars 2020, la frontière a été close entièrement. Les chiffres locaux sont ceux d'un effondrement : six cents commerces fermés, quarante pour cent des cafés et restaurants en faillite, trois mille six cents personnes qui faisaient la navette privées d'emploi, neuf cents élèves retirés du privé faute de moyens. Le chômage urbain de la préfecture de M'diq-Fnideq était déjà au double de la moyenne nationale.

L'État a répondu comme les États répondent : par un projet. Une zone d'activités économiques, plus de deux cents millions de dirhams, une plateforme d'importation légale. Elle emploie environ mille cent personnes. C'est réel, ce n'est pas rien, et c'est sans commune mesure avec ce qui a été détruit.

Un habitant de Fnideq résumait la situation à un journaliste dès 2021, dans une phrase qui contient tout ce que j'essaie de dire ici : les jeunes ont le choix entre la mort lente ou le hrig à la nage vers Sebta.

La hogra, nom marocain de la Gesinnung

Il manque à l'analyse hégélienne un mot que le Maroc possède : la hogra.

La hogra n'est pas la pauvreté et elle n'est pas exactement l'injustice. C'est le mépris, le fait d'être traité comme quantité négligeable par ceux qui détiennent quelque pouvoir, le petit fonctionnaire comme le grand notable. C'est la certitude que la loi ne vous protégera pas, que le passe-droit décidera, qu'il est inutile de réclamer. La hogra est ce qui reste quand on a compris que l'on n'obtiendra rien en ayant raison.

Or c'est exactement la Gesinnung dont parle Hegel. Un pays peut construire des ports, des lignes à grande vitesse, des stades pour une Coupe du monde, afficher des taux de croissance honorables, et produire simultanément des centaines de milliers d'hommes convaincus que rien de tout cela ne les concerne. La croissance ne fabrique pas de l'éthicité. Elle peut même en détruire, quand elle est perçue comme le bien d'une oligarchie.

Partir n'est pas émigrer

C'est ici que la lecture spéculative apporte quelque chose que la sociologie ne donne pas.

Franchir la frontière de Ceuta dans ces conditions n'est pas d'abord un calcul de revenus. C'est un acte politique, et son contenu est un désaveu. Celui qui nage préfère le risque de la noyade et le statut de clandestin à la continuation de ce qu'il vit chez lui. Il déclare par son corps que l'État dont il est le sujet a cessé, pour lui, d'être le lieu où sa liberté se réalise. Il fait sécession.

Cela explique ce qui paraissait incompréhensible. Ce qu'ils allaient chercher n'était pas la prospérité espagnole, sans quoi ils ne seraient pas rentrés. C'était l'espace où l'on est protégé par une procédure, où un juge peut vous entendre, où le refoulement immédiat est suspendu par un arrêt du Tribunal suprême. Ils ont couru vers le droit formel d'un pays étranger parce qu'ils n'attendaient plus rien du droit réel du leur. Le « Viva España » crié sur les rochers n'est pas un cri d'amour pour l'Espagne : c'est une manière de dire à quelqu'un d'autre qu'on ne veut plus être compté chez soi.

Et ceux qui sont revenus le lendemain n'ont pas échoué. Ils avaient montré qu'ils pouvaient partir. L'épisode fut autant une manifestation qu'une migration, et c'est pourquoi il est plus grave qu'une vague migratoire.

Tant qu'un État ne convertit pas la puissance de ses structures économiques en une éthicité réelle, c'est-à-dire en institutions où l'homme ordinaire trouve à la fois sa subsistance et sa dignité, il continuera de fabriquer en son sein ce que Hegel appelait la plèbe. Et la plèbe, un jour, se met à l'eau.

La frontière de Ceuta devient ainsi le lieu où la contradiction interne de l'économie politique marocaine s'expose dans son extériorité la plus brute. L'Europe y apparaît non pas tant comme un paradis matériel, mais comme l'espace où la plèbe espère échapper à la Hogra et accéder à la protection formelle du Droit.

Cet épisode frontalier montre que tant que l'État ne parvient pas à convertir la puissance de ses structures économiques en une véritable éthicité redistributive et protectrice de la dignité humaine, la société civile continuera de générer en son sein la fureur de l'exil et le rejet de ses propres institutions.

François-Yassine Mansour

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