A qui profite le chaos de la gauche? Le Capital qui divise pour conquérir

 

La gauche fragmentée, ou le cadeau permanent fait au grand capital

Il y a un art français de la défaite. Il consiste à transformer une bataille collective en une addition de destins personnels, puis à s'étonner que la somme soit nulle. À dix mois de l'élection présidentielle de 2027, le Parti socialiste offre une nouvelle fois le spectacle de cet art funeste, et derrière lui c'est toute la gauche qui se laisse entraîner dans la mécanique du morcellement. Il faut nommer les choses : cette division n'est pas un accident de tempéraments. Elle est une opération politique, et elle sert des intérêts parfaitement identifiables.

Deux logiques, non deux hommes

On voudrait nous vendre le feuilleton comme une querelle d'egos, Faure contre Vallaud, la synthèse contre la rupture. C'est mal poser le problème. Ce qui s'affronte, ce sont deux logiques de la politique.

La première, portée par la majorité militante réunie derrière Olivier Faure, réélu premier secrétaire au congrès de Nancy, pose que la candidature de gauche doit naître d'un processus collectif, d'un départage démocratique, d'une dynamique populaire qui dépasse le seul appareil. C'est la logique du rassemblement : un candidat commun de la gauche et des écologistes, désigné par une primaire ouverte, adossé à un projet de justice sociale et écologique. Cette ligne a un nom simple : rendre la parole au peuple de gauche plutôt qu'aux couloirs.

La seconde logique est celle de la candidature personnelle qui contourne le collectif. Elle prend des visages divers, mais toujours celui de l'isolement volontaire. C'est Raphaël Glucksmann qui refuse toute primaire et compte sur les sondages pour s'imposer comme le vote utile. C'est François Hollande qui laisse courir sa propre ombre présidentielle. C'est Bernard Cazeneuve, sorti du parti pour fonder sa propre écurie, qui « a compris qu'il fallait être prêt ». Ce sont les candidatures socialistes déjà lancées en solitaire, celles de Jérôme Guedj, de Karim Bouamrane, de Philippe Brun. À chaque fois la même grammaire : je me place, je me distingue, je me réserve. Le drame de l'ambition personnelle n'est pas un défaut moral individuel ; c'est une structure objective qui produit la dispersion.

Que la ligne de la désignation ouverte soit portée par la majorité des militants, et que ses adversaires réclament au contraire un vote plus étroit pour verrouiller un nom, en dit long. La peur du peuple mobilisé habite ceux qui préfèrent la manœuvre au mouvement. Olivier Faure a posé la bonne question à ses opposants réunis en conseil national : de quoi avez-vous peur ?

À qui profite le désordre

Il faut suivre l'argent, comme toujours. La division de la gauche n'est pas un phénomène abstrait ; elle a des bénéficiaires concrets, et le budget 2026 nous les a livrés en pleine lumière.

Souvenons-nous de l'automne 2025. La taxe Zucman, cet impôt plancher sur les patrimoines de plus de cent millions d'euros, ne concernait qu'environ mille huit cents foyers dans tout le pays. Elle promettait entre quinze et vingt milliards d'euros de recettes. Zucman le rappelait avec force : les ultra-riches paient proportionnellement deux fois moins d'impôts que les autres catégories sociales. Cette mesure de justice élémentaire, largement populaire dans l'opinion, a été rejetée à l'Assemblée le 31 octobre 2025 par cent soixante-douze voix contre deux cent vingt-huit. Qui l'a enterrée ? La droite, l'extrême droite et le bloc central, réunis dans une même coalition de préservation des fortunes. Laurent Wauquiez s'en est réjoui publiquement. Le patronat, par la voix du Medef et du METI, avait mené la bataille idéologique en amont, agitant la fuite des capitaux et la ruine de l'investissement.

Clémentine Autain a trouvé le mot juste en dénonçant un « séparatisme fiscal ». Voilà le vrai séparatisme, celui dont personne ne parle : la sécession tranquille des milliardaires qui refusent de contribuer à la communauté nationale, pendant qu'on demande aux classes populaires de payer l'impôt que les plus fortunés esquivent. Le gel des pensions et des prestations sociales, la suppression d'abattements pour les retraités, le rabotage patient de l'État social : voilà ce que finance, en creux, le refus de taxer le capital.

Or comprenez le mécanisme. Chaque fois que la gauche se déchire sur un nom, sur une méthode, sur un calendrier, elle libère l'espace médiatique et politique nécessaire à cette opération. Une gauche unie et offensive sur la justice fiscale est une menace pour le grand patronat. Une gauche fragmentée en dix candidatures rivales est un soulagement. Le désordre à gauche n'est pas neutre : il est fonctionnel. Il désarme le seul camp qui portait la taxation des ultra-riches, la défense des services publics, l'urgence écologique et la dignité des classes populaires.

L'orchestration médiatique

On ne construit pas une fragmentation sans chef d'orchestre. Le récit dominant y contribue puissamment. Les grands médias, dont beaucoup appartiennent précisément aux fortunes que la taxe Zucman aurait inquiétées, adorent la gauche divisée. Ils en font un feuilleton permanent, ils comptent les prétendants comme on compte les partants d'une course hippique, ils braquent les projecteurs sur chaque petite phrase assassine entre socialistes. Cette mise en scène a un effet politique : elle réduit un affrontement de projets de société à un concours de personnalités, elle vide la politique de son contenu de classe.

Pendant qu'on commente les états d'âme des uns et l'agenda caché des autres, on ne parle ni du taux effectif d'imposition dégressif au sommet de la richesse, ni de l'effondrement du pouvoir d'achat populaire, ni du mépris affiché pour l'écologie. La bataille des egos est un écran. Elle occupe la scène pour que la question centrale, celle du partage des richesses, reste hors champ. Les centristes et les droites, libérale comme extrême, ont un intérêt convergent à ce que la gauche se présente comme une auberge espagnole ingouvernable plutôt que comme une alternative crédible. Diviser pour mieux régner n'est pas une métaphore ; c'est la stratégie.

Ce que l'unité voudrait dire

Il ne s'agit pas de nier les désaccords réels. La question du rapport à La France insoumise, celle de la stratégie parlementaire, celle du périmètre de l'alliance sont des débats légitimes. Mais un débat se tranche démocratiquement, par un vote, dans un cadre commun, puis on marche ensemble. Ce que refusent les candidats d'ego, ce n'est pas tel ou tel point de programme ; c'est le principe même du collectif qui les dépasse. Ils préfèrent une défaite qui préserve leur singularité à une victoire qui la dissout.

Or l'histoire est cruelle avec les gauches divisées. En 2022, la candidature socialiste séparée s'est écrasée à moins de deux pour cent. La dispersion ne produit jamais l'affirmation d'une ligne ; elle produit l'absence de la gauche au second tour et le face-à-face mortifère entre le macronisme finissant et l'extrême droite. Ceux qui, aujourd'hui, cultivent leur pré carré présidentiel préparent, qu'ils le veuillent ou non, ce désastre annoncé.

La primaire ouverte, la désignation par le peuple de gauche, la dynamique populaire que défend la majorité militante ne sont pas des gadgets procéduraux. Elles sont la seule façon de refonder une légitimité qui échappe aux appareils et aux ambitions. Elles disent que la candidature n'appartient à personne, qu'elle se conquiert par l'adhésion et non par la manœuvre.

Conclusion

La division de la gauche n'est pas une fatalité, c'est un choix, et ce choix a des maîtres. Il enrichit ceux qui sont déjà riches, il protège ceux qui refusent de payer leur part, il désarme ceux qui devraient les combattre. Chaque candidature isolée qui se lance sans passer par le choix collectif est objectivement, quelles que soient les intentions de son auteur, une pierre ajoutée au mur qui sépare la gauche de la victoire, et donc les classes populaires de la justice.

Le peuple de gauche mérite mieux que d'être le spectateur des ambitions de quelques-uns. Il mérite qu'on lui rende le pouvoir de choisir, et qu'ensuite on se range derrière son choix. C'est cela, l'union populaire, et c'est précisément ce que redoutent le grand capital, ses relais médiatiques et ses porte-voix politiques. Leur peur est notre boussole.

François-Yassine Mansour.

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