Marianne, la Veuve et le Phallus censuré

Marianne, la Veuve et le phallus censuré

Le Droit maternel de Bachofen et la polarité féminine de la démocratie

En 1861, un magistrat bâlois du nom de Johann Jakob Bachofen publiait un livre qui allait troubler durablement la conscience européenne, Das Mutterrecht, traduit chez L’Âge d’Homme sous le titre Le Droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique. Bachofen y soutenait que l’humanité avait connu, avant le règne du père, un âge où le principe féminin régnait : un âge de la Mère, où la filiation se comptait par les femmes, où la terre, la nuit, la lune et le sang étaient les puissances premières. Nietzsche et Bachofen enseignèrent tous deux à Bâle ; Klages, puis Freud et la psychanalyse tout entière, héritèrent de cette intuition d’un substrat maternel refoulé sous la loi paternelle.

L’ouvrage procède par une reconstruction en trois âges. Au commencement, Bachofen place l’hétaïrisme, règne de la promiscuité aphrodisienne, où la femme, livrée à tous, n’a pas encore conquis la dignité du mariage. À ce chaos succède l’âge démétrique, celui du droit maternel proprement dit, où la Mère, sous les traits de Déméter, ordonne la vie autour de l’agriculture, de la loi et de la filiation utérine. Enfin vient l’âge apollinien, où le principe solaire et masculin triomphe, où le père supplante la mère, où la lumière de l’esprit l’emporte sur les puissances chtoniennes de la terre et du sang. Toute la dialectique de Bachofen tient dans ce passage de la substance maternelle à l’acte paternel, du sein qui enveloppe au rayon qui féconde et qui juge.

Peu importe, pour notre propos, que l’historiographie ait ruiné la thèse de la gynécocratie primitive comme fait attesté. Aucun préhistorien, aucun anthropologue sérieux ne tient plus pour établi qu’un matriarcat ait régné sur la Grèce archaïque. Mais ce que Bachofen a saisi n’est pas une chronologie, c’est une structure. Il a découvert que toute forme politique possède une polarité sexuée, qu’elle penche du côté de la Mère ou du côté du Père, du côté de la substance qui enveloppe ou du côté de l’acte qui tranche. La valeur de son œuvre n’est pas positive mais spéculative : elle nous offre une clé pour déchiffrer le sexe caché des régimes. Et c’est cette clé que nous voudrions appliquer à notre République.

Marianne, ou la substance maternelle de la République

Pourquoi la République française s’incarne-t-elle dans une femme ? Pourquoi Marianne, et non quelque figure paternelle, orne-t-elle nos mairies et nos timbres ? La question n’est pas anecdotique. Les monarchies se donnent un roi, un père, une tête ; la République se donne une mère. La réponse bachofenienne est limpide : parce que la démocratie moderne est, en son fond, démétrique. Elle relève du principe maternel, de cette égalité indifférenciée des enfants d’une même mère, de cette fraternité qui n’est jamais que le nom civique d’une identité de sein. Bachofen l’avait vu : le droit maternel est le droit de l’égalité naturelle, quand le droit paternel est celui de la hiérarchie et de l’élection.

Marianne est donc la Grande Déesse laïcisée, la Mère nourricière du corps politique, Cybèle coiffée du bonnet phrygien. Elle enveloppe les citoyens dans l’immanence d’une égalité substantielle, elle les tient dans son sein comme la terre tient ses fruits. La devise même de la République le trahit : la fraternité est un lien de frères, c’est-à-dire d’enfants d’une même mère, et non de fils rassemblés sous l’autorité d’un père. On songe ici à la lecture que Freud proposait, dans Totem et tabou, de la horde des frères qui, ayant tué le père primitif, instaurent entre eux une égalité fraternelle sur la tombe du père éliminé. La République fraternelle est une horde de frères réconciliés sous le regard de la Mère. Elle est matérielle avant d’être spirituelle, horizontale avant d’être verticale.

Cette polarité féminine n’est pas un ornement allégorique ; elle informe la substance même de la vie démocratique. La souveraineté populaire est une matrice où tous les citoyens naissent égaux, sans engendrement ni généalogie, comme surgis du sol. Le suffrage universel est la parole indifférenciée de cette masse fraternelle, où nul ne vaut plus qu’un autre, où la voix du sage ne pèse pas davantage que celle de l’insensé. Bachofen aurait reconnu là le règne démétrique dans toute sa pureté : l’égalité de la terre, qui ne connaît pas l’élection du mérite mais seulement la commune appartenance au sein maternel. La démocratie est la fille tardive de Déméter, et Marianne en est le visage.

Le phallus censuré, ou la laïcité comme dispositif du Secret

Or toute polarité féminine appelle son autre, le principe masculin, apollinien, solaire, que Bachofen nomme le triomphe du droit paternel sur le droit maternel. Ce principe, dans l’ordre du symbole, est l’élément phallique : non pas l’organe, mais la verticale, l’acte qui rompt l’immanence, la transcendance qui fait irruption dans la substance. C’est l’élément de la Révélation, de la Loi qui vient d’en haut, du Père qui nomme et qui sépare. Ce que Lacan appelait le signifiant-maître et le Nom-du-Père, ce que la théologie nomme le Verbe descendant : le vertical qui traverse l’horizontal, l’Un qui perce le multiple.

Il faut ici éviter un contresens. Le phallus, au sens où la psychanalyse l’entend, n’est pas un attribut masculin au sens biologique ; il est le signifiant de la coupure, ce qui institue la différence, la limite, la loi. Il est ce par quoi un ordre cesse d’être une masse indistincte pour devenir un cosmos structuré. Sans lui, la substance maternelle demeure un continu sans articulation, une plénitude sans faille, mais aussi sans forme et sans direction. Le phallus symbolique est donc l’opérateur de la transcendance dans l’immanence, l’instance qui empêche le corps social de se dissoudre dans l’indistinction de la fusion maternelle.

Et c’est précisément cet élément que la laïcité censure. Non pas qu’elle le nie : elle le refoule, elle le voile, elle le maintient dans le Secret. La laïcité, telle qu’elle fonctionne en France, est un dispositif de blocage de la Manifestation au sens hégélien du terme. Chez Hegel, l’Absolu ne demeure pas caché : il se manifeste, il sort de soi, il se révèle dans l’histoire et dans l’État. La religion révélée, la religion manifeste (die offenbare Religion), est le moment où l’esprit divin cesse d’être un au-delà muet pour devenir présence. La laïcité française interdit cette manifestation. Elle refoule le vertical dans l’invisible, elle interdit à la transcendance de paraître sur la place publique, elle relègue le phallus sacré dans la crypte.

Ce refoulement a une histoire et une logique. La loi de 1905 ne se contente pas de séparer les Églises et l’État ; elle instaure un régime où le sacré doit se taire, où le signe religieux devient objet de suspicion, où la transcendance est priée de rester dans la sphère privée, c’est-à-dire dans l’invisible. On confond alors la neutralité de l’État, qui est légitime, avec l’effacement de la verticale, qui est mutilant. Car un État peut être neutre entre les confessions sans pour autant renier la dimension transcendante de la loi. La laïcité française, en son versant militant, a fait ce pas de trop : elle a pris la neutralité pour un athéisme d’État, et la séparation pour une forclusion.

Le résultat est un État maintenu dans ce qu’il faut nommer un idéalisme romantique. La République se veut pure immanence, pure horizontalité, pure substance maternelle sans Père. Mais un ordre privé de sa verticale ne tient pas : il lui faut, en secret, un substitut de transcendance. C’est ici qu’il faut relire le dernier chapitre du Contrat social de Rousseau, celui de la religion civile. Rousseau, ayant chassé le Dieu révélé, doit réintroduire un sacré minimal, des dogmes civils, une profession de foi du citoyen, sous peine de voir le corps politique se défaire. Il l’écrit sans détour : nul État ne s’est jamais fondé sans que la religion lui servît de base. La religion civile est le phallus refoulé qui fait retour sous une forme déguisée : la transcendance chassée par la porte revient par la fenêtre, mais voilée, secrète, honteuse d’elle-même. L’État laïque est un État qui a un secret, et ce secret est celui de sa propre verticale reniée.

Ce que Rousseau nomme religion civile, la République le pratique sous mille formes non avouées : le culte des grands hommes au Panthéon, la liturgie des cérémonies nationales, la sacralité des principes républicains érigés en dogmes intouchables. Le sacré chassé de l’église se réfugie dans la mairie et dans l’école. La transcendance interdite d’apparition se venge en investissant les symboles civiques d’une aura quasi religieuse. Le drapeau, l’hymne, la devise deviennent les fragments d’une théologie honteuse. C’est le propre du refoulé que de faire retour là où on ne l’attend pas, et sous des masques que la conscience ne reconnaît pas.

Les enfants de la Veuve

Il est une confrérie qui a fait de cette structure son emblème même, et qui a partie liée, en France, avec la République : la franc-maçonnerie. Les maçons se reconnaissent entre eux comme les enfants de la Veuve. La formule renvoie à Hiram, l’architecte du Temple de Salomon, fils d’une veuve de la tribu de Nephtali selon le Premier Livre des Rois, assassiné par ses compagnons et dont les maçons se disent les fils vengeurs. Le récit de la mort d’Hiram, transmis par la légende maçonnique et non par l’Écriture, est le mythe fondateur du grade de maître : le bâtisseur frappé à mort pour n’avoir pas livré le mot secret, et que ses frères relèvent symboliquement. Mais le symbole déborde infiniment sa source biblique.

Car la Veuve est la femme sans époux, la Mère privée du Père, la substance maternelle dont la verticale masculine a été retranchée. Être enfant de la Veuve, c’est être le fils d’une mère à qui le Père a été arraché, c’est naître du principe féminin orphelin de son principe masculin. La féminité de la Loge fait ainsi écho, terme pour terme, à la féminité de la démocratie que décrit Bachofen. La Loge est une gynécocratie symbolique, un droit maternel spirituel, où les frères se reconnaissent enfants d’une mère privée d’époux, exactement comme les citoyens de la République se reconnaissent enfants de Marianne, la Mère sans Père visible.

On ne s’étonnera pas, dès lors, des affinités historiques entre la franc-maçonnerie et la République laïque. L’une et l’autre procèdent de la même opération symbolique : le retrait du Père, la promotion de la fraternité horizontale, la mise au secret de la verticale sacrée. La Loge cultive le secret comme l’État laïque cultive le refoulement ; l’une voile ses mystères sous le tablier, l’autre voile la transcendance sous la neutralité. Le secret maçonnique et le secret laïque sont les deux faces d’une même structure : la présence-absence d’un Père qu’on ne peut ni nommer ni congédier, et dont l’ombre plane sur la communauté des frères.

Tout se tient. La République démétrique, la laïcité qui censure le phallus, la Loge des enfants de la Veuve, la religion civile de Rousseau : ce sont quatre visages d’une seule et même opération, le refoulement de la verticale paternelle au profit d’une immanence maternelle qui se voudrait suffisante. Le Père n’est pas mort : il est veuf de lui-même, retranché, secret, attendant dans la crypte de la laïcité l’heure de sa manifestation. Nous dirions, en langage lacanien, que la verticale forclose du Symbolique fait retour dans le Réel des passions civiques, sous les espèces d’un sacré politique d’autant plus violent qu’il est dénié.

Vers la réconciliation de la Mère et du Père

Bachofen enseignait que le droit maternel n’est pas la fin de l’histoire, mais son commencement, et que l’esprit apollinien finit toujours par relever la Mère dans une synthèse supérieure. Il ne s’agit pas d’opposer le Père à la Mère, ni de restaurer un patriarcat contre la démocratie. Il s’agit de comprendre que l’immanence maternelle et la transcendance paternelle ne sont pas des ennemies, mais les deux moments d’un même Esprit qui doit les réconcilier. Une substance sans acte est aveugle ; un acte sans substance est vide. La Mère sans Père se dissout dans l’indistinction ; le Père sans Mère se durcit en tyrannie.

Une République qui oserait reconnaître sa propre verticale, qui laisserait la transcendance se manifester au lieu de la murer dans le Secret, ne cesserait pas d’être démocratique. Elle deviendrait ce que Hegel appelait l’État spirituel, où la substance éthique et la conscience de soi se réconcilient, où la liberté subjective des citoyens s’accorde à la profondeur objective des institutions. Une telle République n’aurait plus besoin de refouler son sacré, car elle l’aurait relevé dans la clarté du concept. Elle serait à la fois maternelle et paternelle, immanente et transcendante, égale et hiérarchique dans l’ordre des valeurs, comme l’Esprit lui-même est à la fois substance et sujet.

En attendant, Marianne veille seule, veuve d’un époux qu’elle n’ose plus nommer. Elle tient son sein ouvert à tous ses enfants, mais elle a oublié le nom du Père qui, jadis, donnait à sa maternité sa mesure et sa loi. Le jour où elle s’en souviendra, où elle laissera de nouveau la verticale traverser son immanence sans en être menacée, ce jour-là la République cessera d’être une gynécocratie honteuse pour devenir l’effectivité de l’Esprit réconcilié. Le droit maternel de Bachofen n’est pas notre passé : il est le premier terme d’une dialectique dont le dernier mot appartient à l’Esprit.

François-Yassine Mansour

Repères bibliographiques

Johann Jakob Bachofen, Le Droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique (1861), trad. et préf. Étienne Barilier, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1996.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807), trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion, 2012, chap. VII sur la religion manifeste.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), livre IV, chap. VIII, « De la religion civile ».

Sigmund Freud, Totem et tabou (1913), trad. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993, sur le meurtre du père et l’alliance des frères.

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre III. Les psychoses (1955-1956), Paris, Seuil, 1981, sur le Nom-du-Père, la forclusion et le signifiant.

Premier Livre des Rois, 7, 13-14 (Hiram, fils d’une veuve de la tribu de Nephtali).


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