L’Imposture de la Catholicité : Quand la Bourgeoisie Catholique sacrifie le Frère au Privilège
Introduction : Le scandale de l’Universel abstrait
L’Église catholique en France se présente volontiers comme le lieu d’une fraternité transcendante, où l’unité de la foi devrait, en principe, opérer une Aufhebung (un dépassement) des clivages de classe et de race. Pourtant, pour l’observateur rompu à la dialectique hégélienne, le spectacle des paroisses urbaines révèle une réalité bien plus sombre : le maintien d’une « Conscience Malheureuse » bourgeoise qui utilise l’autel pour masquer la persistance du privilège. Dans ce théâtre spirituel, le catholique issu de l’immigration africaine se voit assigner un rôle paradoxal. Il est à la fois le support d’une « onction morale » pour une bourgeoisie en mal de réhabilitation et la victime d’un ostracisme social et professionnel qui ne dit pas son nom.
Le présent article se propose d’analyser ce divorce entre le dogme et l’effectivité. Nous verrons comment la bourgeoisie catholique française, sous les dehors d’une « kénose » feinte et d’un investissement des quartiers populaires, déploie une stratégie de reproduction sociale qui réduit l’Autre à un simple objet psychologique. Entre fétichisation de l’altérité et verrouillage des réseaux de cooptation, c’est le triomphe systématique de la « chair et du sang » sur l’exigence de l’Esprit que nous entendons dénoncer ici.
I. L’impuissance de l’Esprit face au déterminisme de la chair : De l’ineffectivité de la fraternité catholique et de la Reproduction de l’entre-soi bourgeois
L’édifice ecclésial français, en ses strates les plus installées, offre aujourd’hui le spectacle d’une aporie sociologique et théologique majeure. Si le dogme proclame l’unité du Corps Mystique du Christ, où « il n’y a plus ni Juif ni Grec », l’observation des structures de pouvoir et de reproduction sociale au sein de la bourgeoisie catholique révèle une réalité tout autre. Nous y voyons le triomphe du sang sur l’Esprit, de la parentèle sur la grâce, et de la conservation de classe sur l’universalité évangélique. Cet article se propose d’analyser comment la fraternité chrétienne, loin de s’incarner dans une Sittlichkeit (vie éthique) concrète, demeure une abstraction pure, laissant les coreligionnaires issus de l’immigration africaine sur le seuil de l’effectivité sociale et professionnelle.
Dans l’architecture hégélienne, l’Esprit ne se réalise que s’il parvient à s’objectiver dans des institutions qui dépassent les intérêts particuliers. Or, la bourgeoisie catholique française semble avoir capturé l’institution ecclésiale pour en faire un instrument de « distinction » au sens bourdieusien du terme. La fraternité y est vécue sur un mode purement formel, une universalité abstraite qui s’arrête aux portes de l’église. Une fois la messe dite, les réseaux de cooptation, les stratégies de placement professionnel et les alliances matrimoniales se replient sur un entre-soi clanique impénétrable. Pour le catholique africain, la reconnaissance s’arrête au banc de prière ; elle ne franchit jamais le seuil de l’entreprise, du cabinet d’avocats ou du cercle de pouvoir.
D’un point de vue lacanien, nous touchons ici au registre de l’Imaginaire. La bourgeoisie se forge une image spéculaire de sa propre bonté à travers la présence de l’immigré africain dans ses paroisses. Ce dernier est investi d’une fonction de « supplément d’âme ». Il est le signifiant qui permet au bourgeois de se dire : « Je ne suis pas raciste, je communie à la même table que lui ». Mais cette communion est un leurre qui masque le Réel de l’exclusion. Le catholique africain est utilisé comme un objet transitionnel destiné à rassurer le sujet bourgeois sur sa propre moralité, sans que jamais ce dernier ne consente à partager le capital symbolique et matériel qui assure sa domination. Le « frère en Christ » reste, dans le Réel de l’économie, un intrus dont on redoute la concurrence ou dont on méprise, inconsciemment, l’absence de « codes » de classe.
Cette faillite de la médiation ecclésiale est patente. Le clergé lui-même semble impuissant à briser cette « loi du sang ». Dans la dialectique du Maître et de l’Esclave, le prêtre devrait être le médiateur qui rappelle l’exigence de l’Esprit Universel. Pourtant, il se trouve souvent réduit au rôle d’aumônier d’une caste dont il dépend financièrement et socialement. Il ne parvient pas à imposer une fraternité effective qui se traduirait par une véritable inclusion professionnelle et sociale. La structure du clan bourgeois, fondée sur la généalogie et la rente, résiste à l’effraction de la Grâce. L’Esprit, qui devrait être le souffle qui unit les diversités dans une synthèse supérieure (Aufhebung), est ici étouffé par la pesanteur de la reproduction sociologique.
Finalement, c’est une régression vers une religion de la nature, une religion de la chair et du sang, que nous observons. La bourgeoisie catholique a remplacé la catholicité (l’Universel) par le tribalisme de classe. Le catholique issu de l’immigration africaine se retrouve ainsi doublement aliéné : il est spirituellement intégré mais socialement rejeté. Il subit l’exploitation symbolique de ceux qui se servent de sa foi pour se donner bonne conscience, tout en lui barrant l’accès à une dignité terrestre et professionnelle équivalente. La fraternité chrétienne, faute de se traduire en actes de justice distributive et en partage des leviers de l’ascension sociale, n’est plus qu’une idéologie au sens marxiste, c’est-à-dire un discours qui masque des rapports de force immuables.
L’Esprit ne peut triompher que là où il y a un renoncement au privilège du sang. Tant que la bourgeoisie catholique n’aura pas opéré ce sacrifice réel, elle demeurera cette « Belle Âme » impuissante, se contemplant dans le miroir d’une charité désincarnée pendant que la réalité sociale crie la persistance de l’injustice.
II. L’imposture de la cooptation : Du déni de la reconnaissance à la captation de l’Esprit
La cooptation, telle qu’elle est pratiquée par la bourgeoisie catholique au sein de ses structures professionnelles et de ses réseaux d’influence, constitue sans doute le déni le plus insidieux de la reconnaissance hégélienne (Anerkennung). Dans la Phénoménologie de l’Esprit, la reconnaissance authentique suppose que chaque conscience reconnaisse l’autre comme son égale en liberté et en droit. Elle exige un risque, un dessaisissement de soi. Or, le système de cooptation de l’entre-soi bourgeois fonctionne à l'exact inverse : il est une clôture de la conscience sur ses propres déterminations biologiques et sociales.
Dans ce théâtre d'ombres, le catholique issu de l’immigration africaine est l'objet d'une reconnaissance tronquée, que nous pourrions qualifier de « fraternité de parvis ». Sur le plan de la foi, le bourgeois lui concède une place dans l'espace sacré, mais dès que l'enjeu devient profane (c’est-à-dire lié à la distribution des postes, des responsabilités et du capital) le mécanisme de la cooptation se grippe. Pourquoi ? Parce que la cooptation bourgeoise n'est pas la reconnaissance d'un mérite ou d'un esprit universel, mais la célébration d'une identité de miroir. On coopte celui qui possède déjà les codes, les ancêtres, et le « nom » ; on coopte son propre reflet. L'Africain, malgré sa compétence et sa piété commune, reste l'irréductible Autre, celui que l'on ne peut admettre dans le cercle des « pairs » sans briser l'illusion narcissique du clan.
Sur le divan lacanien, cette cooptation est le symptôme d'une forclusion du Nom-du-Père au profit de la « loi du sang ». Le Grand Autre (la Loi sociale, l’Église universelle) est court-circuité par un petit autre imaginaire : le semblable sociologique. Le bourgeois catholique, en refusant d'ouvrir ses réseaux professionnels à ses coreligionnaires immigrés, manifeste une résistance psychique profonde. Admettre le catholique africain comme un égal dans la hiérarchie sociale et économique reviendrait à admettre que la grâce est plus puissante que l'héritage. C'est un sacrifice que le Moi bourgeois n'est pas prêt à faire, car son identité ne repose pas sur le Logos (la parole partagée), mais sur le Phallos (le pouvoir hérité et transmis).
Il y a là une perversion de la médiation. En théorie, l’Église devrait être le lieu de la médiation absolue où les particularités ethniques s’effacent devant l’universalité de la filiation divine. Dans la pratique de la bourgeoisie française, l’institution est détournée pour servir de sanctuaire à la reproduction sociale. La cooptation devient alors une « captation » : on capte la présence de l'Africain pour valider la catholicité de la paroisse, mais on lui interdit l'accès à la Cité. C'est une négation de l'Esprit Objectif. Le droit au travail digne et à la position sociale, qui devrait découler de la reconnaissance mutuelle des capacités, est ici subordonné à un tribalisme qui ne dit pas son nom.
En définitive, le catholique africain est maintenu dans une position de « serviteur symbolique ». Il est celui qui prie avec le Maître, mais qui ne s'assoit jamais à son bureau de direction. Cette rupture de la dialectique laisse le sujet immigré dans une solitude ontologique violente, car il se voit refuser la confirmation de son être dans le monde de l'effectivité. La fraternité catholique, ainsi dévoyée, n'est plus qu'une abstraction vide, une « Belle Âme » collective qui se gargarise de mots évangéliques tout en verrouillant les portes de la promotion sociale par la gestion clanique des privilèges. C'est le triomphe du biologique sur l'étincelle de l'Esprit.
Conclusion : Le crépuscule de la fraternité spéculaire
L’échec de la fraternité catholique française à s’incarner dans une Sittlichkeit (une vie éthique) concrète et inclusive signe la victoire du narcissisme de classe sur l’universalité évangélique. Tant que la rencontre avec le coreligionnaire africain restera confinée à l'espace imaginaire de la paroisse sans jamais déborder sur le Réel de la solidarité économique et professionnelle, elle ne sera qu’un simulacre. Le bourgeois catholique se comporte en « propriétaire » de la Grâce : il la consomme pour apaiser son Surmoi et se dédouaner de sa « culpabilité blanche », mais il refuse d'en payer le prix fort, celui du renoncement à son entre-soi clanique et à ses mécanismes de domination séculaires.
La cooptation et l'exclusion sociale des catholiques issus de l'immigration ne sont pas de simples manquements à la charité, mais une trahison ontologique du message qu'ils prétendent servir. En préférant la reproduction du même à l'aventure de l'Esprit, cette bourgeoisie transforme l'Église en un conservatoire du privilège. L’Esprit ne souffle que là où il y a une mort réelle des particularismes égoïstes. Faute de ce sacrifice, le catholicisme bourgeois demeure une coquille vide, une esthétique de la piété qui dissimule mal la pérennité d'une structure patriarcale et rentière, incapable de reconnaître en son frère venu d'ailleurs l'égale manifestation de la Raison et de la Vie.
François-Yassine Mansour
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