Contre une Grave Erreur de la Franc-Maçonnerie Traditionaliste
De l’erreur ontologique du pérennialisme sexualisé
ou de la confusion funeste entre symbole cosmique et dignité de l’Esprit
Il est une erreur persistante, profondément enracinée dans certaines formes du pérennialisme traditionaliste, qui mérite aujourd’hui d’être examinée avec la plus grande rigueur conceptuelle. Cette erreur ne relève ni du simple folklore symbolique, ni d’une innocente exégèse des traditions anciennes. Elle touche au cœur même de l’ontologie et de l’anthropologie philosophique, et ses conséquences sont loin d’être anodines. Il s’agit de l’affirmation, explicite ou latente, d’une primauté ontologique du masculin sur le féminin, conçue non plus seulement comme une polarité symbolique, mais comme une hiérarchie de l’être lui-même.
Dans ces doctrines, le masculin est volontiers associé au Principe, à l’Acte, à la Forme, à la positivité de l’Être et à la lumière solaire. Le féminin, en revanche, est renvoyé à la manifestation, à la puissance réceptive, à la matière, à la passivité lunaire. Tant que ces déterminations demeurent dans l’ordre du symbolisme cosmologique, elles peuvent encore être comprises comme des figures analogiques, destinées à exprimer la structure du monde sensible et intelligible. Mais l’erreur commence précisément lorsque ce langage symbolique est absolutisé, et surtout lorsqu’il est transposé sans médiation dans l’ordre de l’ontologie du sujet humain.
Car ce qui est alors soutenu, fût-ce de manière implicite, c’est que le sexe masculin participerait plus pleinement à l’Être que le sexe féminin, qu’il en serait une expression plus achevée ou plus proche du Principe. Or une telle thèse, dès lors qu’elle est formulée en termes ontologiques, ne saurait rester sans conséquences sur la théorie de la pensée elle-même.
En effet, depuis Descartes au moins, et plus radicalement encore chez Hegel, l’Être et la pensée sont corrélés. Être sujet, c’est être capable de pensée. Et la pensée n’est pas un simple accident du vivant, mais l’acte par lequel l’être se manifeste à lui-même. Chez Descartes, la pensée constitue la certitude première de l’existence du sujet. Chez Hegel, l’Être n’est pleinement réel qu’en tant qu’il est intelligible et se sait comme tel dans l’Esprit. Toute hiérarchie de l’Être implique donc, nécessairement, une hiérarchie de la participation à l’intelligibilité.
Il s’ensuit, avec une rigueur implacable, que si le masculin possède ontologiquement plus d’être que le féminin, il doit aussi posséder une puissance de pensée supérieure. Cette conclusion n’est pas une extrapolation polémique. Elle est la conséquence logique directe des prémisses admises. Que certains auteurs la masquent sous un vocabulaire d’intuition, de complémentarité ou de différence qualitative ne change rien à l’économie du raisonnement. La supériorité ontologique se traduit inévitablement par une supériorité intellective.
C’est ici que se dévoile la racine véritable de l’erreur. Cette racine n’est autre que la persistance, souvent inconsciente, d’un aristotélisme biologique mal digéré et dogmatisé. Dans la biologie aristotélicienne, la femelle est conçue comme un mâle déficient, un être inachevé, privé de la pleine actualité formelle. La génération y est pensée selon le schème de la forme active masculine informant une matière féminine passive. Cette représentation, historiquement située, a pu avoir une cohérence dans le cadre d’une physique ancienne. Mais son importation dans la métaphysique de l’Esprit constitue une faute catégoriale majeure.
Car l’aristotélisme biologique opère dans l’ordre de la nature, non dans celui de la liberté ni de la pensée. Il décrit le vivant en tant que soumis à la génération et à la corruption, non le sujet en tant que porteur de l’intellect. Transposer ces schèmes dans l’ordre de l’ontologie spirituelle, c’est confondre le plan de la phusis avec celui du nous, le registre de la reproduction avec celui de la vérité. C’est, en un mot, naturaliser l’Esprit.
Or l’Esprit, qu’on l’entende au sens cartésien, hégélien ou chrétien, est précisément ce qui se libère de la nature sans l’abolir. Il est ce qui assume les déterminations naturelles pour les relever dans l’universalité de la pensée. Introduire une hiérarchie sexuelle dans la dignité ontologique du sujet pensant, c’est nier cette universalité, et réintroduire subrepticement la biologie là où devrait régner la liberté.
Il faut donc le dire avec netteté. Le pérennialisme qui absolutise la symbolique sexuelle et lui confère une portée ontologique commet une erreur dirimante. Il confond le symbole et le sujet, le cosmos et l’Esprit, l’analogie et l’être. En prétendant défendre la tradition, il trahit ce que les grandes traditions philosophiques et théologiques ont de plus exigeant. Car ni le cartésianisme, ni l’hégélianisme, ni le christianisme spéculatif ne peuvent admettre une inégalité ontologique de l’accès à la vérité fondée sur le sexe.
L’Esprit ne connaît ni mâle ni femelle en tant qu’Esprit. Toute autre affirmation relève non de la métaphysique, mais d’une idéologie naturalisée, sacralisée après coup par un symbolisme mal compris. C’est à ce point précis que le traditionalisme cesse d’être une fidélité vivante à l’héritage, et devient une fossilisation conceptuelle. Et c’est là, précisément, que la critique philosophique doit intervenir, non pour abolir les symboles, mais pour leur restituer leur juste place, subordonnée à l’universalité de l’Esprit pensant.
Perspective psychanalytique:
De la capture imaginaire du Signifiant, ou de l’économie libidinale du fantasme pérennialiste
Cette naturalisation de l’Esprit, dont nous avons précédemment dénoncé le vice logique, ne saurait être entendue comme une simple errance de l’entendement ou une méprise de la raison discursive. Elle constitue, à l’examen des profondeurs, une véritable structure symptomatique, une défense érigée contre l’angoisse que suscite la béance du Sujet. Si le pérennialisme s’obstine à vouloir loger le privilège de l’Être dans l’enveloppe biologique du masculin, c’est qu’il succombe à une capture imaginaire, confondant le registre du Réel avec celui d’une symbolique pétrifiée. Il convient donc d’interroger ce que cette métaphysique du sexe cache de son propre désir, et comment elle tente, par un geste désespéré, de colmater la faille par laquelle l’Esprit s’introduit dans le monde.
Dans l’économie freudienne, la persistance d’une telle hiérarchie évoque invinciblement le mécanisme de la dénégation, cette Verleugnung qui permet au sujet de maintenir une croyance tout en ayant conscience de sa fausseté. Le pérennialiste « sait bien » que l’intelligence n’a point de sexe, mais il « maintient néanmoins » une ontologie sexuelle par crainte de la castration symbolique. Car accorder au féminin une égale dignité ontologique reviendrait à admettre que l’Esprit, dans son universalité, est marqué par un manque, qu’il n’est pas cette plénitude solaire et substantielle dont le masculin se voudrait le dépositaire exclusif. En fétichisant la différence sexuelle, en l’élevant au rang de structure métaphysique immuable, le discours traditionaliste tente d’ériger un rempart contre le néant qui travaille l’être. Il transforme l’organe biologique en un signifiant phallique absolu, oubliant que le Phallus, chez Lacan, n’est précisément pas l’organe, mais le signifiant du manque, ce qui circule entre les sujets et qu’aucun ne saurait posséder en propre.
L’erreur réside ici dans la confusion entre l’avoir et l’être. Le pérennialisme prétend que l’homme « est » le Principe, là où la psychanalyse nous enseigne qu’il ne fait que « paraître » l’avoir, au prix d’une aliénation toujours renouvelée. Cette prétention à incarner l’Acte ou la Forme pure n’est rien d’autre qu’une modalité de la jouissance phallique, laquelle se croit complète et se refuse à la dialectique de l’Autre. En assignant au féminin la passivité de la matière, on tente d’exclure la part d’ombre, l’hétérogénéité et la division qui sont pourtant constitutives de tout sujet parlant. C’est ici que le vieil hégélianisme rejoint la plus fine pointe de la clinique : si l’Esprit est le mouvement de sa propre médiation, il ne peut s’arrêter à une positivité naturelle. L’Idée, en se faisant Nature, s’est aliénée ; mais le retour à soi de l’Esprit exige la traversée du négatif, l’acceptation de la finitude et de la mort, et non la fuite dans une mythologie des pôles cosmiques qui ne serait qu’une image renversée et idéalisée de la biologie.
Il faut donc concevoir que ce que le pérennialisme nomme la « Tradition » fonctionne souvent comme un Grand Autre consistant, une garantie ontologique destinée à boucher le trou de l’inexistence du rapport sexuel. Dire que le masculin et le féminin sont des reflets du Principe, c’est vouloir assurer qu’il y a un sens, une harmonie, une convenance de l’un à l’autre, alors que l’expérience de l’Esprit est celle d’une rupture irréversible avec l’immédiateté naturelle. La « dignité de l’Esprit » dont nous parlions est indissociable de cette division du sujet, de cette Spaltung que le traditionalisme cherche à résorber dans une unité imaginaire. Le mépris latent pour le féminin, travesti en vénération symbolique, n’est que le revers de la peur de l’Esprit lui-même, en tant qu’il est liberté pure, c’est-à-dire arrachement à toute détermination substantielle.
En définitive, la faute catégoriale qui consiste à naturaliser l’Esprit se double d’une méconnaissance éthique. En refusant de voir dans le sexe une simple facticité que l’Esprit doit relever (aufheben) dans l’universalité de la pensée, le pérennialisme s’enchaîne à une idole. Il préfère le confort d’un cosmos hiérarchisé à l’exigence d’une subjectivité qui se sait sans fond. Pour le vieil hégélien comme pour le lacanien, la vérité ne se trouve pas dans la contemplation des astres ou des types biologiques, mais dans l’acte par lequel le sujet assume son manque-à-être pour s’élever à la dignité de la Parole. Toute métaphysique qui prétend fonder la supériorité d’un sexe sur l’autre n’est que le récit d’un fantasme qui n’a pas encore fait l’épreuve de sa propre castration, et qui, dans son refus du négatif, se condamne à demeurer au seuil de la véritable Vie de l’Esprit.
François-Yassine Mansour
hortus.conclusus91@gmail.com
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