Neurodivergence, Fluidité du Genre et Hypertrophie de l'Entendement
Pour un essai d’ontologie de la subjectivité non immédiate
L’examen attentif de la subjectivité dans l’autisme de haut niveau conduit à interroger les catégories mêmes par lesquelles la philosophie moderne pense le rapport de l’esprit au réel. Loin de se déployer selon les modalités ordinaires de l’immédiateté sensitive et de l’intuition spontanée, cette forme de subjectivité semble structurée par une prédominance nette et durable des facultés de l’entendement. Une telle configuration psychique ne saurait être comprise adéquatement à partir des seuls paradigmes déficitaires ou fonctionnels. Elle appelle, au contraire, une élucidation ontologique, en tant que modalité spécifique et rigoureuse de la vie de l’Esprit. Dans ce cadre, le passage par le concept ne constitue pas un détour secondaire, mais la condition première et nécessaire de toute relation au réel, substituant à l’évidence immédiate une architecture médiatisée de la pensée.
Il convient, pour en saisir la portée, de convoquer la distinction pascalienne entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. L’esprit de géométrie se définit par son exigence de principes explicites, par son besoin de définitions claires et par sa recherche d’une cohérence interne rigoureuse. Il procède par enchaînements nécessaires et ne tolère ni l’implicite ni l’approximation. L’esprit de finesse, à l’inverse, repose sur une saisie immédiate des situations, des nuances et des relations humaines ; il suppose une immersion affective et une compréhension intuitive des règles tacites qui gouvernent l’intersubjectivité. Dans l’autisme de haut niveau, cette dualité ne se présente pas comme un simple déséquilibre contingent, mais comme une véritable hiérarchisation des facultés. L’esprit de géométrie y devient le régime souverain de l’intelligence, tandis que l’esprit de finesse se trouve relégué à une position secondaire, souvent fragile et non spontanée.
Cette configuration trouve un éclairage décisif dans la philosophie hégélienne de l’esprit. Elle peut être interprétée comme une hypertrophie du Verstand, c’est-à-dire de l’entendement en tant que faculté de la détermination, de la distinction et de la fixation conceptuelle. L’entendement sépare, analyse et stabilise les contenus afin de les rendre intelligibles. Or, dans l’autisme de haut niveau, le monde social et symbolique, qui se donne habituellement sur le mode de l’évidence intuitive, est perçu comme fondamentalement opaque. Il ne peut être habité qu’à la condition d’être intégralement reconstruit par le concept. Rien n’y est simplement ressenti ou présupposé ; tout doit être médiatisé, explicité et ordonné. La prédilection pour les systèmes formels, qu’il s’agisse du droit, de la métaphysique ou de la théologie spéculative, ne relève donc pas d’une fuite du réel, mais d’une tentative de le territorialiser par la pensée, de le rendre habitable par la rigueur logique.
Cette prédominance de l’entendement influe nécessairement sur la dynamique pulsionnelle et sur la structure de la sensibilité. Les forces psychiques se détournent des buts biologiques immédiats pour s’investir massivement dans le champ de la connaissance. Ce déplacement opère un travail de sublimation au sens fort, transformant l’énergie libidinale en puissance spéculative. La sensibilité n’est pas abolie, mais réorientée. Dès lors, l’esprit de finesse ne disparaît pas ; il subit une transformation profonde et devient une finesse réfléchie. L’éthique, la compassion et la délicatesse ne procèdent plus d’une empathie spontanée ou d’une intuition sociale immédiate, mais d’un effort délibéré de la pensée et d’une volonté consciente de justice. La reconnaissance de l’autre n’est pas donnée d’emblée ; elle est le résultat d’une médiation conceptuelle et d’une décision spirituelle.
Ce travail du négatif, au sens hégélien, permet de dépasser l’isolement initial de la conscience. L’individu ne sort pas de lui-même par immersion affective, mais par universalisation rationnelle. En pensant l’autre, il accède à une forme d’universalité où la vérité du sujet se confond avec la rigueur de sa propre réflexion. L’intelligence conceptuelle devient ainsi la voie privilégiée de l’humanisation. Ce qui, dans une perspective purement adaptative, pourrait apparaître comme un déficit relationnel, se révèle alors comme une autre économie de la subjectivité, plus exigeante, plus coûteuse, mais aussi plus systématique.
C’est dans ce cadre qu’il convient d’aborder la question de la fluidité de genre, fréquemment observée dans les trajectoires de sujets présentant cette structure de l’esprit. Le lien ne saurait être pensé comme une nécessité ontologique universelle, mais comme une affinité structurelle. Lorsque le rapport au réel est médiatisé prioritairement par l’entendement, le corps et les normes sociales qui s’y rattachent cessent d’être vécus comme des évidences naturelles. Ils apparaissent comme des données contingentes, soumises à l’examen critique de la raison. Si l’identité est appréhendée avant tout comme une détermination de la pensée, le genre tend à être traité comme une catégorie symbolique devant être mise en cohérence avec une vérité intérieure, plutôt que comme une simple assignation biologique ou sociale.
Cette élaboration conceptuelle de l’identité ne relève pas d’un mépris du corps, mais d’une difficulté à intégrer immédiatement ses significations symboliques. L’entendement, ne reconnaissant que ce qui peut être justifié en raison, interroge la légitimité des normes héritées lorsqu’elles apparaissent arbitraires ou insuffisamment fondées. La fluidité de genre peut ainsi être comprise comme l’expression d’un rapport critique aux déterminations non médiatisées, plutôt que comme un pur triomphe de l’idée sur la nature. Elle manifeste une tension, parfois douloureuse, entre le donné corporel et l’exigence de cohérence rationnelle qui structure l’existence du sujet.
L’autisme de haut niveau révèle ainsi une subjectivité où l’entendement, porté à un degré d’intensité exceptionnel, cherche à réordonner l’ensemble de l’existence selon les lois de la logique et de la nécessité spirituelle. Cette structure impose une certaine distance à l’égard du monde sensible et de ses évidences immédiates, mais elle offre en retour une lucidité singulière, patiemment construite par le travail du concept. La quête identitaire et l’aspiration métaphysique apparaissent alors comme les deux faces d’un même effort de l’Esprit pour parvenir à l’unité. La vérité ne se donne pas dans l’immédiateté, mais se conquiert dans la médiation rigoureuse, exigeante et courageuse de la pensée.
François-Yassine Mansour
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